Non, en communication, le visuel ne compte pas pour 55% !

A pratiquement toutes les formations en prise de parole en public auxquelles j'ai assisté, le formateur ne manquait pas de rappeler la règle des 3V.

Cette règle stipule qu'en matière de communication, 55% du message passe par le visuel (donc le langage corporel), 38% par le vocal (le ton de la voix) et seulement 7% par le verbal (le contenu).

Suite à la présentation de cette règle, l'essentiel de la formation s'oriente ensuite sur la forme et néglige le fond.

On commence par apprendre comment avoir de la "verticalité", comment se tenir bien sur ses appuis, comment se déplacer ou ne pas se déplacer, comment contrôler les expressions de son visage...

Puis on travaille sur la voix, la tonalité, le volume, la projection, et bien sur la diction, avec des exercices aussi compliqués qu'inutiles à ce stade (nous en reparlerons...).

Si jamais il reste un peu de temps, on pense alors à parler un peu du contenu. Mais seulement s'il reste du temps. Après tout, le contenu ne compte que pour 7%, n'est-ce pas ?

Comme beaucoup, je me suis laissé convaincre par cette règle. Si tous les formateurs la présentent, elle doit être valide, non ?

Oui, comme tout le monde, j'ai aveuglément suivi cette règle. Avant une présentation, je réfléchissais d'abord à ma position dans l'espace, à mes intonations, et même à la diction. Ca me laissait peu de temps à perdre sur le contenu, que je voyais rapidement entre la poire et le fromage.

Mais étant d'un naturel curieux, je me suis demandé comment on était arrivé à des valeurs aussi précises : 55-38-7 ?

L'origine de la règle des 3V

Cette règle a été édité par Albert Mehrabian, un professeur émérite de l'université de Californie à Los Angeles UCLA.

En 1967, il a publié deux études.

Le visuel par rapport au vocal

La première étude, "Inference of attitudes from non verbal communication in two channels", publiée dans le Journal of consulting psychology, montre que dans communication d'un sentiment, le visuel est 1,5 fois plus efficace que le vocal.

Voyons l'étude plus en détail : "Inférence d'attitudes lors de communication non verbale par l'intermédiaire de deux canaux". Les deux canaux de communication étudiés ici sont le canal visuel et le canal vocal.

En fait, pour our mener cette expérience, il a choisi un mot qui était neutre (Maybe, c'est à dire peut-être en anglais) et a demandé à des femmes de prononcer ce mot sur trois tons différents : un ton enjoué, un ton  neutre et un ton attristé.

Il a ensuite choisi des photos de visages exprimant chacune ces trois sentiments.

Il a présenté à un panel les photos de visage en faisant entendre les enregistrements, en maintenant une incohérence entre les deux canaux. On pouvait avoir l'enregistrement vocal qui était sur un ton attristé avec un visage enjoué et inversement et toutes les combinaisons possibles et imaginables.

A la fin de cette expérience, il arrive à la conclusion que l'aspect visuel, le visage est 1,5 fois plus efficace que l'aspect vocal, donc le ton de la voix, pour communiquer un sentiment.

On notera d'abord qu'on n'est pas là sur l'ensemble du corps et du langage corporel, on est vraiment juste sur le visage, et onreste sur des sentiments simples avec une palette limitée : enjoué-neutre-attristé.

Nous ne sommes pas sur un contenu complexe.

Au passage, notons aussi qu'un calcul rapide nous montre que 38 x 1,5 = 57, ce qui n'est pas très éloigné de 55...

Le vocal par rapport au verbal

La deuxième étude a été publiée la même année, 1967 : "Decoding of inconsistent communication" dans Journal of personality and social psychology, ou en français, "Décodage de communication incohérente."

Après avoir comparé le visuel et le vocal, il a décidé de comparer le vocal et le verbal. Le mode opératoire est un peu plus compliqué tout en suivant la même logique : il a utilisé des mots dont le sens reflétait un certain sentiment et les a faits prononcer sur un ton qui reflétaient un autre sentiment. Il y a donc bien incohérence de la communication, puisqu'il ya un mot qui est communiqué sur un ton qui n'est pas correspondant au sens du mot.

Et avec le panel, encore une fois, il a voulu savoir quel était le sentiment qui était perçu.

C'est ainsi qu'il arrive à la conclusion que le ton de la voix, celui sur lequel était prononcé ces mots, avait cinq fois plus d'influence que le sens du mot.

Prenons 38 et divisons-le par 5. Nous obtenons7,6.

Recombiner les trois

Pour un chapitre de son livre, écrit dans les années 70, Albert Mehrabian avait besoin de concision. Il a donc regroupé ces deux études indépendantes et a lié les conclusions.

Pour aller au plus simple, il a voulu montrer l'influence respective de chacun des 3 modes de communication : visuel, vocal et verbal pour transmettre un sentiment simple entre deux personnes.

Partons de 7 pour le verbal. Multiplié par 5, ça nous donne 35. Multiplions 35 par 1,5, nous obtenons 53. Total : 7 + 35 + 53 = 95. Trop court.

En prenant 8, nous aurons comme autre résultat 40 et 60. Ca donne 108. Trop haut.

Jouons un peu sur les valeurs. 7 + 38 + 55 = 100. C'est bon, ça marche. Vendu ! 

Nous avons maintenant la règle des 3V : pour la communication de sentiments simples entre deux personnes, le visuel compte pour 55%, le vocal pour 38% et le verbal pour 7%.

Les limites de ces valeurs

Premièrement, notons qu'il s'agit dans ces études de la communication de sentiments SIMPLES lors de la communication entre DEUX personnes.

Ca ne s'applique pas au cadre général, à une personne qui s'adresse à un groupe ni même à une personne qui s'adresse à une seule personne, mais qui va communiquer des informations complexes, un contenu complexe.

L'application généralisée de cette règle n'est pas en accord avec les conditions de réalisation des deux études.

Ensuite, il s'agit d'une simplification, d'une réunification de deux études indépendantes pour expliquer que, effectivement, le visuel est beaucoup plus important que le vocal, qui est beaucoup plus important que le verbal, quand il s'agit de faire passer des sentiments simples entre deux personnes.

En effet, on comprend très bien que si on arrive quelque part avec un visage complètement déconfit, une voix tremblante et qu'on dit "Tout va bien", il y a une incohérence entre ce qui est vu, ce qui est dit et le ton sur lequel c'est dit. L'expression du visage sera plus prise en compte que le sens des mots. On interprète très rapidement la réalité de l'état d'esprit de la personne qu'on a en face de nous. Cela passe en effet d'abord par le visuel, l'allure du visage, puis la voix, ensuite ce qu'elle dit réellement.

Ca ne s'applique pas du tout à l'art oratoire avec des messages beaucoup plus complexes, qui vont faire jouer la logique et des sentiments plus évolués, des émotions plus variées.


Oublions donc cette règle qui nous dit que le verbal ne compte que pour 7%, que le contenu n'est pas si important que ça.

Albert Mehrabian lui-même doit expliquer sur son site que ces études s'appliquent à un contexte bien particulier. Il est certainement l'individu le plus désespéré de voir ce qui a été fait des chiffres qu'il a mis dans un livre dans les années 70, qui sont depuis repris par des tas de formateurs qui ne vont pas vérifier leurs sources.

L'inversion 3V

Avec plus de 20 ans d'expérience dans le conseil opérationnel, des centaines de présentations et discours que j'ai du préparer, souvent au dernier moment, et mes activités de conférencier, j'ai bien entendu été confronté à cette règle des 3V.

Le visuel et le vocal sont importants, bien sur. Mais le point commun de toutes les formations auxquelles j'ai participées, c'était de les considérer si important que le contenu était négligé. Pourquoi perdre du temps sur 7% ?

Lorsque je forme des consultants et dirigeants de TPE/PME à la prise de parole en public efficace, je leur présente toujours l'inversion 3V.

Oui, l'aspect visuel est important. Oui, contrôler sa voix et la tonalité, c'est important.

Toutefois, si le contenu est vide, tout cela ne sert à rien. Il faut donc consacrer une grande partie de son temps de préparation à affiner le contenu. Evidemment, il faut aller au-delà de la seule logique et prendre en compte aussi les aspects émotionnels pour assurer l'impact. Car au-delà du langage corporel et de l'intonation, c'est le verbal, le contenu, qui assurera un impact durable.

Le vocal, le visuel, c'est important, mais c'est là pour empaqueter le contenu.

La prochaine fois que vous aurez l'occasion de participer à une formation de prise de parole en public; si le formateur vous présente dès le début la règle des 3V, je vous invite à vérifier s'il connait bien l'origine de cette règle, et donc ses limites et les conditions dans lesquelles elles s'applique vraiment.


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